
Au petit déj, Endri essaie de refiler à Fab une part d’un gâteau typique qui fait grossir rien qu’en le regardant, avec des noix, des noisettes et de la crème, beaucoup de crème. Un genre de cake triple couches à l’américaine. Une morse et nous voilà calées pour la journée. Association d’idées peut-être, notre hôte enchaîne en nous parlant mariage traditionnel à l’albanaise. La fête se déroule sur quatre jours, du jeudi au dimanche, dont trois dédiés à la future mariée. Du jeudi au samedi, elle enchaîne fête avec les copines, visite à domicile des amis de la famille, et rebelote pour une fiesta le samedi. Des célébrations avec plusieurs tenues dont deux robes de mariée, de quoi amortir l’achat. D’ailleurs, des magasins spécialisés proposent des robes meringues à tous les coins de rues.
En pleine digestion post-gâteau albanais, sous une chaleur de plomb, nous voilà saucissonnés à six, chauffeur compris, dans la Mercedes. Les kilomètres qui séparent Durrës de Tirana nous semblent interminables, d’autant qu’avec la chaleur, nous commençons à coller les uns aux autres. Dès l’entrée dans la capitale, le long de la rivière Lana, on découvre des immeubles aux façades multicolores qui ressemblent aux Avanchets à Genève. Au pouvoir depuis 2000, le jeune maire, Edi Rama, a dynamisé la ville. Artiste peintre à l’origine, il a encouragé les Tiranais à colorer les austères blocks communistes pour leur redonner le moral. Une mesure qui lui vaut le soutien inconditionnel de ses électeurs, jeunes et moins jeunes. Il a aussi «nettoyé» la ville des constructions illégales et anarchiques qui s’amoncelaient dans certains quartiers du centre. Arrivés sur la Place Skanderberg au cœur de la ville, on tente LA photo du jour: les Trois Grâces escaladant la statue du héros national à midi tapante. Le résultat n’est pas à la hauteur de nos espérances, nos têtes sont minuscules et l’escalade pathétique. Raté. Mais la vue est imprenable sur la place et la mosquée Haxi Et’hem Bey, qui date de 1794. On a longuement hésité à poser sur le capot de la Mercedes dans un «lavash», mais on entendait déjà les féministes crier au scandale face au cliché «Girls in car wash».

Curieuse de découvrir le Times local, Flo le réclame à un kiosquier. Il hoche la tête de haut en bas. Perplexe, elle attend, lui tend un billet insistant, mais il la fixe et hoche la tête encore. «Il se fout de moi?» Il grommelle en albanais «Je te dis que j’en ai pas!» Il faut savoir que quand un albanais hoche la tête ça veut dire non et quand il la secoue de gauche à droite, c’est oui! Nous voici dans le quartier où l’on vend des téléphones portables au marché noir. Les objets «tombés du camion» sont exposés dans les coffres des Mercedes alignées. Deux flics passent et empochent une liasse. Retour de monnaie ou ripoux? On n’en saura pas plus. Et nous avons d’autres réseaux, virtuels, à fouetter.
Nous voici donc à la recherche du Saint-Graal du journaliste en exil: une connexion internet. Dans le quartier du Block, un panneau indique «Abissnet, WiFi». On se pose sur la terrasse de l’Insomnia dans le fol espoir de se connecter à notre rédaction. Après de multiples tentatives infructueuses, on fulmine. Un coup d’œil au nom du lieu aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Zéro connexion dans les abysses… On se réconforte dans un des meilleurs et plus anciens restaurants de la ville, le Piazza, tenu par une famille d’albanais émigrés à New York. Taglioni aux courgettes, tomates et scampis ou Gambas au soja, miel et sésame, on se régale. Un blanc sec albanais, le Cobo, met tout le monde d’accord. A la table voisine, des pontes en costard cravate de la télé locale discutent affaires à coups de toast. On se croirait dans un épisode des Sopranos, version albanaise. C’est sans doute le meilleur spot pour jouer les mouchards. Parce que des mouchards il y a. Ricardo l’italien rencontré en Croatie nous avait raconté qu’il faisait du business «dans l’immobilier» avec un parrain local. Comme le système bancaire albanais n’était pas lié à l’international, il avait rapatrié un million d’euros dans quelques sacs… Mais à son arrivée sur les cotes italiennes des individus cagoulés, avertis du deal l’avaient détroussé. D’ailleurs, récemment le gouvernement albanais a promulgué une loi qui interdit la circulation des bateaux et jet skis de particuliers sur le littoral. Car la nuit, c’est là que les gros poissons opèrent pour la contrebande en tout genre avec l’Italie, situé à 70 km seulement.
Nous continuons notre route vers le sud de nuit, en longeant les côtes pour rejoindre Vlora. Sur les routes défoncées, Florence appuie sur le champignon avec Endri en copilote. A l’arrière, les filles préparent un petit encas, essayant tant bien que mal de faire des sandwichs, mais la scène est épique avec les secousses et les tremblements du bus. La Fërgëse en bocal achetée dans une épicerie de Durrës, ce sera pour une autre fois, s’il se renverse, on est mort. Barrage de police en rase campagne, un agent bedonnant aux airs de sergent Garcia version illyrienne, semble plus intéressé par notre étrange équipage qu’à nous alcotester! Qu’est-ce qu’on pense de la gastronomie du pays et des policiers locaux? Heureusement, Endri répond en albanais, ce qui coupe court à une discussion du bout de gras qui aurait pu durer des heures. Amical le gendarme gratifie Flo d’une grosse tape sur l’épaule. Oh! On est peut-être des routardes mais on n’est pas des camionneuses non plus.